Que reste-t-il des champs de bataille en France ?

Article Ouest France

Que reste-t-il des champs de bataille en France ?

CORRESPONDANCE, NICOLAS MONTARD

Bouvines, Alésia, Verdun, Poitiers… Autant de noms familiers à nos oreilles. Leur point commun ? Ce sont des champs de bataille connus de l’histoire de France. Nous sommes retournés sur place, pour voir ce qu’il en reste.

52 av. J.-C. : Alésia, nouvelle porte d’entrée bourguignonne

Dans le centre d’interprétation, on fait la part belle à l’interactivité. Cette évocation visuelle de la bataille est accompagnée d’odeurs de poudre ! (Photo : Nicolas Montard)

Tout le monde a entendu parler du siège d’Alésia : l’affrontement entre une coalition de peuples gaulois sous le commandement de Vercingétorix et l’armée de Jules César, en 52 avant Jésus-Christ. Cette bataille de la Guerre des Gaules, dont les Romains sortirent vainqueurs, s’est passée à Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, même si une ville du Jura lui dispute encore de temps à autre ce titre. Mais c’est bien en Bourgogne, après des fouilles archéologiques, que Napoléon III a d’abord fait ériger une statue de Vercingétorix, en 1865, en haut d’une colline. Haute de 6,60 mètres, elle domine les alentours.

En 2012, les élus du secteur ont inauguré un centre d’interprétation, qui attire désormais 80 000 visiteurs, bon an mal an, et dévoile une vue sur la campagne vallonnée, où se sont déroulés les combats. Une vraie plus-value touristique pour ce secteur bourguignon ! « Alésia, c’est le Verdun d’il y a 2 000 ans », compare le directeur, Michel Rouger.

732 : Poitiers, la bataille continue

Le site de la bataille de Poitiers se trouve… à Vouneuil-sur-Vienne, dans le hameau de Moussais, à 25 km de la capitale poitevine. Un lieu plutôt discret, annoncé seulement à quelques kilomètres sur les panneaux routiers. Il commémore la mémoire d’une date que tout le monde a apprise à l’école : 732, Charles Martel repousse les Arabes à Poitiers.

Problème : 1 300 ans plus tard, le site de mémoire, qui surplombe la plaine cultivée où se sont passés les événements, est régulièrement dégradé. Dernièrement, des petits malins se sont amusés à gratter les mosaïques d’une sorte d’échiquier géant retraçant le contexte et la bataille. Seuls les dessins et textes concernant la partie arabe en ont pris pour leur grade… Du coup, les frais autour de ce site de mémoire en accès libre (qui comporte aussi quelques tables de lectures et une explication sonore) s’élèvent à 8 000 € par an… Quand il suffirait de 2 000 € pour l’entretien classique !

1214 : Bouvines, une victoire importante… et si peu de traces

Elle est décrite comme l’une des batailles fondatrices du sentiment de nation française. En 1214, Philippe Auguste affronte une coalition européenne, composée entre autres d’Othon IV de Brunswick, Jean Sans Terre, roi d’Angleterre, Ferrand de Portugal, comte de Flandres, Renaud de Damartin, comte de Boulogne… Le combat semble perdu d’avance. Sauf qu’ici, à Bouvines, à quelques encablures de Lille, ce sont bien les Français qui remportent la mise.

800 ans plus tard, le souvenir de l’affrontement ne saute pas aux yeux. Rien n’indique la direction du champ de bataille, qui est aujourd’hui occupé par des cultures bordées d’une ligne à grande vitesse et derrière un bois au loin, du centre d’entraînement du LOSC. Les soldats (40 000 hommes, c’est une estimation, se sont affrontés) seraient enterrés sous une chapelle, entourée d’arbres.

Bonne nouvelle cependant : dans le village, les vitraux de l’église, datant du XIXe siècle, racontent cette histoire. Depuis le huit-centenaire, en 2014, un son et lumière a lieu tous les étés. Une modeste exposition établie par des passionnés rappelle aussi les enjeux et conséquences de cet affrontement… Mais il faut parcourir une vingtaine de kilomètres jusqu’à Mons-en-Pévèle (où a eu lieu une autre bataille en 1304) pour la découvrir.

1415 : Azincourt, priorité aux Anglais

Ici, le souvenir de la bataille est exploité depuis les années 1960-70. Un curé local avait compris l’importance qu’elle pouvait avoir pour le territoire. Bien vu ! (Photo : Nicolas Montard)

À Azincourt, dans le Pas-de-Calais, les panneaux routiers sont bilingues. Logique, la petite commune de 300 habitants vit avec la mémoire anglaise. Près des deux tiers des visiteurs individuels du centre d’interprétation viennent du Royaume d’Elizabeth II, fan de cette bataille depuis que Shakespeare l’a érigée au rang de mythe dans la pièce Henri V (en enjolivant la réalité), pendant que les Français tentaient d’oublier l’humiliation. Azincourt a même été classé par un journal anglais comme l’un des quarante sites à voir en France.

Le centre d’interprétation, héritage des travaux d’un curé local qui s’est pris d’intérêt pour la bataille dans les années 1960, accueille 20 000 à 35 000 visiteurs chaque année… ce qui est une performance pour un village qui n’est pas situé sur un axe de passage. Outre le musée, dont la scénographie sera revue pour 2018, un circuit est proposé autour du champ de bataille.

Ces champs (encore une fois !) sont bordés de plusieurs stèles et monuments mémoriels, indiquant que le souvenir de la bataille a traversé les siècles. L’un d’eux célèbre le premier gendarme tombé au combat. Ironie de l’histoire : pendant la Première Guerre mondiale, Français et Anglais commémoreront cette bataille ensemble… puisqu’ils étaient cette fois-ci Alliés.

1792 : Valmy, l’oubliée

Le moulin de Valmy, sur le champ de bataille. Le musée est construit en contrebas, semi-enterré. (Photo : Nicolas Montard)

La bataille de Valmy ? En cherchant bien, vous vous souviendrez peut-être de sa date : 1792. De sa localisation géographique ? Dans la Marne. C’est flou… et c’est normal, elle n’est plus ou si peu enseignée. Et pourtant, cette bataille, qui oppose Révolutionnaires à la monarchie prussienne, a de l’importance : sans cette victoire, qui sait si la Ire République aurait pu être proclamée quelques jours plus tard ?

La statue du général Kellerman sur les hauteurs du champ de bataille de Valmy. (Photo : Nicolas Montard)

À Valmy, sur le champ de bataille, au milieu des cultures, il restait une statue du général Kellerman, une chapelle, mais aussi un moulin. Il y a trois ans, un centre d’interprétation a ouvert ses portes. Très interactif (jusque dans les odeurs de poudre !) il souffre cependant d’un mal : la méconnaissance de la bataille de Valmy par rapport à Poitiers, Verdun ou Alésia. Du coup, la foule ne s’y précipite pas (encore ?) et le musée est loin des objectifs fixés (6 000 entrées au lieu de 15 à 20 000). Preuve que toutes les batailles ne se valent pas dans l’esprit du public ?

1916 : Verdun, l’immanquable

L’ensemble mémoriel de Douaumont, à deux pas de Verdun. 16 142 soldats français et 592 soldats de l’empire colonial reposent ici. (Photo : Nicolas Montard)

Impossible de manquer les champs de bataille de Verdun indiqués à des dizaines de kilomètres à la ronde. Même la route qui relie Bar-le-Duc à la sous-préfecture de la Meuse est rebaptisée la Voie Sacrée. À l’époque, elle permettait d’alimenter le front lors de la bataille qui a opposé Français et Allemands en 1916. 300 000 hommes sont morts, 400 000 ont été blessés…

Le périmètre des affrontements est immense : 13 000 hectares ! Et alors qu’avant-guerre, ici, il n’y avait essentiellement que des terres agricoles, cent ans après le déluge de feu, une forêt paisible a recouvert les tranchées. Le sol, constitué de monticules et de cratères, rappelle le nombre impressionnant d’obus qui sont tombés ici et qu’on continue de retrouver aujourd’hui. 250 stèles, monuments, tombes, abris, blockaus et un ossuaire parsèment les lieux. Ainsi que les neuf villages détruits.

Ces bourgs, pilonnés lors des combats, n’ont jamais été reconstruits mais ont toujours une existence légale et un maire. En 2016, François Hollande et Angela Merkel ont inauguré le nouveau Mémorial de Verdun, une nouvelle mouture du centre d’interprétation datant de 1967. L’an dernier, plus d’un million de personnes ont foulé les lieux de mémoire de cette bataille emblématique de la Première Guerre mondiale.

1940 : Dunkerque, la mal-aimée ?

La plage de Dunkerque où s’est effectué le rembarquement de plus de 300 000 hommes. L’an dernier, elle a été investie par les centaines de figurants du film Dunkirk. (Photo : Nicolas Montard)

En 2017, la Bataille de Dunkerque va avoir la cote : Dunkirk, la superproduction de Christopher Nolan (Batman, Inception, Interstellar) sort sur les écrans en juillet. La cité portuaire espère bien en profiter, elle qui n’a pas beaucoup surfé jusqu’alors sur la mémoire de l’affrontement.

Il n’y avait guère qu’un musée associatif créé il y a quinze ans et qui rappelle les enjeux de l’Opération Dynamo. En ce début d’année, il est en pleine rénovation et va être agrandi à l’occasion de la sortie du film.

Au coeur du musée de la Bataille de Dunkerque, qui est en pleine rénovation pour accompagner la sortie du film. (Photo : Nicolas Montard)

Ce coup de projecteur cinématographique sera peut-être l’occasion d’avoir une autre approche de la bataille de Dunkerque. Vue côté français comme une débâcle, elle est bien mieux considérée de l’autre côté de la Manche, où les historiens la qualifient comme la première victoire des Alliés. Plus de 300 000 soldats ont pu en effet embarquer et s’ils avaient été capturés par l’armée allemande, l’Angleterre aurait été à la merci d’Adolf Hitler.

1944 : Utah Beach

Passage de la Patrouille de France, sur la plage du Débarquement à Utah Beach. (Photo : Franck Dubray / archives Ouset-France)

Verdun a sa Voie Sacrée, la Normandie une partie de la Voie de la Liberté. Celle-ci commémore la marche de la 3e armée américaine de Sainte-Mère-Église jusqu’à Bastogne en Belgique. En terre normande, le souvenir du Débarquement des Alliés le 6 juin 1944 et des combats des jours suivants est particulièrement vivace : nombre de musées parsèment le territoire, comme les monuments qui racontent l’histoire locale et mondiale.

En prime, vous pouvez repartir chez vous avec une tasse D-Day ou une boîte de caramels au beurre salé, customisée aux couleurs des événements. Et ça fait longtemps que ça dure : Utah Beach a par exemple son musée du Débarquement, à Sainte-Marie-du-Mont (au début, un simple blockhaus) depuis 1962, soit à peine vingt ans après la guerre !

Cinq millions de touristes se rendent chaque année sur ces sites de mémoire… qui ont aussi la particularité d’être des lieux de loisirs. Aux beaux jours, les baigneurs prennent ainsi place sur les plages. Au grand dam de certains « qui sont outrés car y a eu des morts, rapporte Séverine Letourneur, directrice du musée d’Utah Beach. J’ai demandé son avis à un vétéran, Il m’a répondu : c’est pour que des gens puissent se baigner que nous sommes venus. »